A la recherche de l’ennemi

L’Europe contemporaine est-elle devenue lévinassienne ? C’est la question que pose Alain Finkielkraut dans son livre d’entretien avec le philosophe allemand Peter Sloterdijk. On pourrait aussi ajouter : est-elle devenue enfin chrétienne ? Car cette question dépend de notre inédit rapport à l’Autre, figure certes essentielle de l’oeuvre d’Emmanuel Lévinas, mais qui vient de loin dans la réflexion de l’humanité. Si notre rapport à l’Autre est la mesure de notre humanisme et de notre moralité, alors en effet l’Europe est désormais lévinassienne, chrétienne, ou peut-être même, pour vulgariser le tout : de gauche. L’aménité spontanée vis à vis de l’Autre serait une idée neuve en Europe, au point que, passé les affres du XXeme siècle, elle en serait devenue l’étendard essentiel, son véritable emblème axiologique. Pour s’en convaincre, il suffit de jeter un coup d’œil sur les idées reçues les plus rependues depuis trente ans chez le commun des européens, qu’il soit riche ou pauvre d’ailleurs : les drames et la « barbarie » de l’Histoire européenne trouveraient ses causes dans l’oubli et le mépris de l’Autre, tandis que l’ouverture toute moderne à l’Autre et l’obligatoire tolérance à son égard, seraient naturellement les germes d’une nouvelle société débarrassée des monstruosités du passé. On pourrait simplifier les choses en affirmant que c’est avec un tel truisme que notre échelle des valeurs s’est articulée depuis les années 70 et que sont nés concrètement le sans-frontiérisme et le libéralisme qui règnent en Union Européenne, son goût absolu de l’universel et du cosmopolitisme, ainsi que son désir immodéré d’immigration et de multiculturalisme. Ce truisme, de nature dogmatique, fut porté par la génération de l’après 1945, soit exactement le moment historique où se renversèrent peu à peu toutes les valeurs de l’Europe anté-seconde guerre mondiale, celles qui, précisément, malmenèrent longtemps la figure de l’Autre, et qui, avec le fascisme, décrétèrent même dans une poussée d’effroi que l’Autre était par nature un ennemi.

Aujourd’hui c’est entendu : l’Autre est par nature un ami, et s’il ne l’est pas en pratique, c’est encore parce que nous ne l’avons pas accueilli comme un ami. Dans cette disposition d’esprit, l’âme européenne refuse désormais catégoriquement le principe même d’ennemi. L’Autre étant bénéfique par nature, il ne peut plus être un ennemi. Encore une fois, si ce dernier devait, lui, ne pas se montrer spontanément bienveillant à notre égard, les causes seraient à chercher en nous-mêmes, non chez lui, puisqu’il est ontologiquement, en tant qu’Autre, bon par nature. Aussi entendons-nous, par exemples, que s’il existe des terroristes ou des délinquants, c’est sans doute à cause de la pauvreté ou de la frustration, lesquels sont nécessairement imputables à nous-autres.

Car le problème avec la pensée de l’Autrolâtre, c’est qu’à considérer que nous n’ayons pas d’ennemi à chercher chez l’Autre, le nouvel et seul ennemi qui peut subsister est par conséquent nous-mêmes. De la sorte, l’unique ennemi de l’Europe est devenu elle-même. Elle veut désormais se battre contre les forces qui pourraient s’opposer à l’autrolâtrie. Croyant encore que « le ventre de la bête est encore fécond », elle cherche à abattre les dernières forces qui pourraient s’opposer à sa nouvelle axiologie : patriotes, identitaires, traditionalistes, conservateurs, etc – autant d’êtres broyés tous ensemble dans la géhenne de « l ‘extrême-droite » contre laquelle il faudrait sans cesse se prémunir. Pour ne plus jamais ressembler à un passé fantasmé comme cauchemardesque, l’Europe ne doit surtout plus discriminer, rejeter, interdire, distinguer, sélectionner et trancher ; l’ouverture à l’Autre est sa nouvelle raison d’être, et elle n’a par conséquent plus d’ennemi sinon ce qu’elle était et peut encore être.

Cette Europe autrolâtre est singulière dans le monde, car les autres puissances n’hésitent pas à se déterminer des ennemis et à être capable de serrer les rangs pour détruire ceux-ci. C’est bien d’ailleurs la cause de l’incompréhension entre Européens et Américains, ces derniers fonctionnant encore, en tant que puissance, sur le mode schmittien de l’ennemi. L’Europe révèle par le truchement de cette lubie son incapacité contemporaine à être quelque chose, car sans aller à dire comme le Zarathoustra nietzschéen que « l’amour des autres n’est que le mauvais amour de soi-même », il est évident que l’ouverture à l’Autre en tant que « différent » est une carence du soi, et que la volonté de n’avoir pas d’ennemi est une preuve du non-amour de soi, car haïr quelque chose suppose en aimer une autre, l’absence totale de rejet de l’Autre étant par conséquent une absence totale d’amour de soi.

En vérité cependant, il y a déjà comme du retard quand on évoque l’autrolâtrie des européens. Si celle-ci existe encore et règne toujours dans de nombreux esprits, elle décline toutefois, déclinant d’ailleurs logiquement avec la disparition progressive de la génération qui l’a portée. Les européens contemporains recommencent à se chercher des ennemis autres qu’eux mêmes, car les fables sur l’Autre naturellement bon se sont évanouies dans la clarté de la réalité. L’européen moderne qui commence à désapprendre la douceur de vivre à cause du chômage, de la précarité et de l’insécurité qui reviennent à sa porte, redevient humain et veut à nouveau un Autre à regarder de travers. C’est ce qui explique également le déclin de la gauche morale en de nombreux pays et la remontée de ce que la première appelle un peu bêtement « l’extrême-droite ». Toutefois, il se trouve que l’Europe vient de dégoter par là une autre façon d’être l’ennemie d’elle-même, car même si la volonté d’ennemis resurgit, celle-ci est bien incapable d’en déterminer un en particulier. Les forces politiques et sociales qui s’opposent actuellement en Europe, y compris dans le camp de la soi-disant « extrême-droite » ont chacune un ennemi à elles qu’elles cherchent à faire avaler à l’autre. Les uns jugent que l’Autre en tant qu’ennemi est le mondialiste, l’américain ou le sioniste, les autres l’Islam et les musulmans, d’autres encore l’immigré, quelle que soit sa religion, certains le Russe ou le chinois, etc. En fin de compte, nous assistons à un village gaulois dont la place du marché politique est couverte du sang de ses habitants qui s’écharpent tous les dimanche à propos de l’ennemi véritable. Pendant que les autres puissances et grands réseaux de ce monde avancent à l’aide d’ennemis qu’ils ont, eux, bien identifiés, l’anarchie de l’ennemi triomphe en Europe. Neutralisée par une partie de ses habitants qui baignent encore dans l’irénisme de l’absence d’ennemi, et par l’autre partie qui, elle, en cherche desespérement mais confusément, l’Europe et ses nations semblent être, pour bien des années encore, vouées à l’incapacité d’une projection de puissance dans le monde.

L’indéfinition pathologique d’un ennemi : voilà donc encore un symptôme de notre sortie dramatique de l’Histoire. 

La moralité dans la Grèce antique

2009

Vis-à-vis de nos conceptions morales héritées du christianisme et de l’humanisme, la société héroïque telle que nous l’a chantée Homère, ainsi que la société classique de la Grèce Antique, semblent être jalonnées d’actes, de principes et d’idiosyncrasies plus immoraux les uns que les autres. L’Histoire, les mythes et les légendes nous révèlent les grecs belliqueux au possible, souvent cruels, menteurs s’ils le peuvent, orgueilleux, hédonistes, et, allégrement, corruptibles à souhait.  

Ce qui frappe, à vrai dire, ce n’est pas tant la présence fréquente de ce que l’on conçoit aujourd’hui comme étant des vices et des folies dans l’Histoire des grecs – car quelle époque pourrait se prévaloir de n’en connaître point ? – mais plutôt le fait que, bien souvent, ces mêmes vices et folies n’entachèrent jamais le prestige de leurs auteurs, voire le rehaussèrent. Trouve-t-on chez les grecs un seul héros, ou grand personnage, qui serait digne d’incarner la vertu dans toute son étendue ? L’esprit belliqueux d’Achille, le brave thessalien aux pieds légers, se distingue par les excès de sa colère et de son orgueil : transporté par son énervement suite à la mort tragique de son cousin Patrocle, il va jusqu’à sacrifier des êtres humains. Tout aussi célèbres que les irrésistibles raptus d’Achille, les mensonges d’Ulysse seraient dignes d’une réprobation générale : s’étant emparé, avec Diomède, d’une sentinelle troyenne, il promet à cet homme la vie sauve contre échange d’informations, et, ceci étant fait, il n’hésite pas à le tuer sans vergogne. A l’exemple d’Ulysse, les mensonges et la trahison sont monnaie courante dans l’Histoire de la Grèce classique ; à Athènes, par exemple, c’est la surprise générale lorsqu’apparait un personnage intègre comme Aristide. De même, dans un traité d’éducation, Xénophon n’hésite pas à conseiller ouvertement le mensonge et le larcin en présence d’un ennemi de son pays, ce qui signifie, en révélant le palimpseste du grec, en présence de n’importe quel étranger.

Ainsi, des classiques de l’immoralité grecque nous présentent Ulysse se vanter de ses pillages comme celui d’Ismaros, et Thucydide expliquer que le brigandage était la principale source de revenu des premiers hellènes, et que nulle défaveur ne s’attachait à cette profession. Ainsi voyons-nous Thésée aimer Ariane par intérêt, et se désintéresser d’elle dès qu’elle ne le sert plus. Ainsi voyons-nous jusqu’aux sages se gorger de voluptés, Sophocle avec Théoris, Platon avec Archeanassa, Diogène (lui-même !) avec Laïs, et Danaé avec Epicure. Ainsi voyons-nous les errements de Sparte, les palinodies d’Alcibiade et les cruautés d’Athènes…

Le fait est, donc, que les noms qui illustrèrent l’Histoire grecque ne cessèrent pourtant jamais de susciter l’admiration, autant chez leurs contemporains que chez tous ceux qui suivirent. L’on déplore les excès d’Achille, mais c’est pour mieux les célébrer, tant, comme chez Hercule, ils révèlent une force impressionnante. L’on pardonne les mensonges d’Ulysse, tant leurs maniement relève du brio. Alcibiade fascine, tant ses pérégrinations, aussi traitres et fourbes soient-elles, sont la marque d’une vie débordante.

Si l’on pardonne aussi facilement aux actes immoraux des grecs, d’autant plus qu’ils sont diurnes, c’est qu’ils s’expliquent en grande partie par les conditions de vie qui régentaient leur temps. A l’époque homérique, l’existence ressemble à celle de Thésée parcourant les enfers, c’est-à dire à la pointe de l’épée. Les achéens vivent dans une société tourmentée, sans foi ni loi, dans laquelle la vie n’a de cesse de rappeler la précarité de sa pérennité, de sorte que, ne connaissant pas la sécurité chez eux, ils n’ont même pas à l’idée qu’il ne faille pas déranger la tranquillité des autres. Egalement, dans la Grèce classique, il faut songer à l’état de guerre permanent qui n’est pas loin de réglementer la vie entre cités, ainsi que les oppositions farouches, fruits d’ambitions individuelles ou collectives (entre partisans de la démocratie et de l’aristocratie, par exemple), qui innervent violemment la vie citoyenne.

Ces conditions d’existence facilitent par conséquent une certaine indulgence à leur égard, indulgence qui a d’autant plus son droit qu’elle doit s’appliquer à considérer ce que ces mêmes conditions, alliées à la nature des hellènes, ont produit comme morale.

La moralité grecque ne ressemble aucunement à ce dont nous sommes accoutumés,  nous modernes, et l’idéal de l’homme grec diffère grandement de l’idéal consciencieux du bourgeois, ou du sens de l’honneur de l’aristocrate. Pour le grec de l’époque homérique, la vertu est avant tout arété, c’est-à-dire courage et virilité, et qu’importe que l’homme soit loyal, sobre, aimable, affable et honnête s’il n’est pas avant tout un vaillant combattant, ou s’il ne recherche pas l’excellence. Si le blâme public existe, il s’attache d’abord aux faibles, aux stupides et aux lâches avant de s’attacher à tous ceux qui trahissent, qui tuent ou qui jouissent de trop de volupté. Dans la continuité, les athéniens du VIe et Ve siècle auront comme modèle le kaloska-gathos, l’homme idéal, celui qui a la vie la plus remplie et dont la santé débordante enrichit de toujours plus de passions et d’aventures, de pensées et de beauté. De la sorte, l’Histoire des athéniens nous les peint querelleurs, obstinés, curieux en tout, raisonneurs, malins, avides, et, s’ils sont souvent cruels, il leur arrive aussi de faire preuve de largesse et de générosité. A écouter leur Histoire, il semble que l’on entende en échos les paroles du Zarathoustra nietzschéen, exhortant les hommes supérieurs à apprendre à être à la fois pires… et meilleurs. En somme, bien au delà du bien et du mal auxquels nous sommes accoutumés – et c’en est à croire que ce ne sont pas les grecs qui étaient nietzschéens avant l’heure, mais la pensée nietzschéenne qui était grecque après l’heure.

Bien sûr, les grecs eurent aussi des préceptes et des impératifs moraux les rappelant à plus de maîtrise de soi, de sophrosyné, de sang froid et de tempérance. Ils eurent aussi des dieux frappant de folie et punissant les actes répréhensibles,  des Némésis et des Furies. De même, c’est meden agan, « rien de trop », qui était gravé sur le temple de Delphes. Mais il ne faut pas être dupe des injonctions morales qui étaient célébrées, elles ne rendent pas la réalité historique ; au contraire, leur fréquence suggère plutôt à quel point elles étaient nécessaire pour équilibrer au mieux les penchants fougueux des hellènes.

Que dire, donc, des grecs, de leur moralité et de leur caractère ? Il nous faut penser à eux, puisqu’ils représentent la jeunesse du monde européen, comme nous pensons à notre propre jeunesse, intrépide et passionnée, incontinente à souhait mais belle comme l’aurore, et il faut bien leur pardonner, comme nous pardonnons aux tribulations et aux errements de notre âge tendre. Certes, l’on peut décrier quelques uns de leurs comportements, quelques unes de leurs frasques, mais l’on ne peut s’empêcher, nous européens qui sommes leurs héritiers, de rêver à ces éternels enfants (ainsi les considéraient les prêtres égyptiens) qui furent, malgré tout, « de toutes les races d’hommes, la plus accomplie, la plus belle, la plus justement enviée, la plus entrainante vers la vie (…) »[1].

[1] Nietzsche, préface de « La naissance de la tragédie ».