Julien Rochedy, sentinelle de la civilisation européenne

Portrait paru dans Valeurs Actuelles le 24/04/2020

À 32 ans, l’ancien président du Front national de la jeunesse s’est débarrassé des oripeaux de la politique partisane pour se consacrer au monde des idées. Une lente reconversion intérieure dont il commence à tirer les lauriers. 

Notre époque a horreur des zones grises. Elle est toquée d’étiquetage et de délimitation au cordeau. Cette manie du classement se vérifie surtout dans le domaine des orientations politiques. Un jour, sans prévenir, telle personnalité est qualifiée de femme de droite, telle autre d’homme de gauche. Au diable la nuance ; pourvu que des représentations clivantes infusent. Outre son manque de rigueur et d’honnêteté intellectuelle, cette démarche pervertit le sens des appartenances. Or, aujourd’hui plus que jamais, être de “droite” ne doit pas être un vain mot.

Rendre sa substantifique moelle à la droite, c’est ce à quoi travaille le trentenaire que nous avons rencontré en février à Paris. À la marge des coteries politiciennes qu’il a goûtées un temps, Julien Rochedy se consacre quasi exclusivement désormais à la vie des idées. Lorsqu’il nous rejoint quai des Grands Augustins, sur la rive gauche de la Seine, l’ancienne étoile montante du Front national sort tout juste d’un débat avec une jeune entrepreneuse sur la question du féminisme. Traits exaspérés, voix lasse, il revient brièvement sur cet échange : « Ce débat n’avait pas de sens, je n’aurais pas dû m’y rendre. Comment voulez-vous discuter avec un interlocuteur dont les postulats sont originellement viciés, dont la pensée se réduit à un bloc monolithique ? Nous n’avons plus de monde intellectuel commun », lâche-t-il avec une pointe de regret. Entre la glorieuse inconséquence du néoféminisme victimaire et le raffinement des « Deux Étendards » de Lucien Rebatet, dont un exemplaire offert par un admirateur lui est remis en notre présence, le goure intellectuel n’incite pas à relativiser ce diagnostic.

Le pouvoir de l’influence

Julien Rochedy est d’un commerce agréable. Loin de cette image d’homme infatué qui lui a parfois joué des tours, il admet douter, beaucoup. Son parcours personnel est le miroir de ses oscillations ; celui d’un jeune ardéchois soucieux d’en remontrer aux gens de la capitale et qui, une fois sous les feux de la rampe, décide de s’en éloigner — pour mieux revenir. Car si le Front national dont il a été président de la jeunesse de 2012 à 2014 est bien derrière lui, il réfléchit désormais à une stratégie d’influence en dehors des appareils : « Les logiques de pouvoir se situent ailleurs que dans la politique partisane. Je crois davantage au pouvoir de l’influence. Pour l’heure, aucune personnalité n’aiguise mon intérêt. Mais peut-être serais-je bientôt enthousiasmé par une figure qui me donne envie de contribuer à sa réussite », nous confiait-il à l’époque.

Un mois et demi après cet entretien, il semble avoir trouvé chaussure à son pied. Sur Twitter, où il ne se refuse jamais le plaisir d’une épigramme, Julien Rochedy publiait ce message le 13 avril : « Demain soir, je donne le nom de la seule personnalité qui, en l’état, est capable de rassembler la droite (au sens large), et surtout de battre Macron en 2022. » De quoi piquer la curiosité de nombreux internautes, chacun y allant de ses spéculations. Le lendemain sur sa chaîne Youtube, le couperet tombe : Gave 2022. Dans une vidéo explicative de dix minutes, il défend l’intérêt d’une telle proposition ; Charles Gave, une personnalité libérale-conservatrice, capable de rassurer les marchés financiers et en mesure de fédérer une droite éparpillée façon puzzle. Sur les réseaux sociaux et au sein de la droite “hors les murs”, cette annonce fait son petit effet. Certains étudient la pertinence de cette option, d’autres se prennent à faire vivre cette idée, allant jusqu’à créer sur Twitter un compte de soutien à cette candidature involontaire.

Joli succès d’estime pour Julien Rochedy. « J’ai jeté un pavé dans la mare. Que l’intéressé réponde ou non à cet appel, cette proposition a le mérite de rouvrir le débat sur la nécessité d’une alternance patriote à Marine Le Pen », explique le promoteur de cette candidature. Le trentenaire a bien connu l’actuelle présidente du RN du temps où il présidait le FNJ. Nommé en 2011 à la tête de la permanence du parti dans le Rhône qu’il avait rejoint quelques mois auparavant, Julien Rochedy est rapidement repéré par les instances parisiennes. À l’époque, la nouvelle présidente du Front national Marine Le Pen entreprend une vaste campagne de dédiabolisation — le spectre du patriarche est déjà trop encombrant.

En fait de sang neuf, Rochedy a le profil idoine ; bonne gueule, disert, besogneux, il a les qualités requises pour incarner cette deuxième mouture du parti. On lui confie d’abord le porte-parolat du mouvement des « Jeunes avec Marine », association créée en vue de l’échéance présidentielle de 2012, puis la direction du Front national de la jeunesse la même année. Avec Marine Le Pen, ses rapports sont au beau fixe. Bon client pour les médias, on salue ses prestations au sein du parti. Mais le vent tourne progressivement. Sans coup férir, Marion Maréchal sort de l’ombre, capte la lumière et relègue au second plan le jeune ardéchois : « C’est un moment que j’ai mal vécu, je le reconnais. Mais pas au point de concevoir du ressentiment à son endroit. »

Puis, la situation va aller de mal en pis. Lors des premiers grands rassemblements de la Manif pour tous, Marine Le Pen défend au président du FNJ de s’y rendre. Il n’en fera rien. Pour ne rien arranger, Florian Philippot exerce une influence toujours plus prépondérante sur la patronne du parti. Au même moment, François Fillon et Jean-François Copé se livrent à une guerre de succession à l’UMP : « J’étais désespéré par l’absence de signaux envoyés à cet électorat turbide qui était en demande de solutions. Au lieu de cela, Marine Le Pen faisait la part belle à l’idéologie tournée vers la gauche de Philippot », se remémore Julien Rochedy. Une conjonction de désagréments qui amènent l’intéressé à quitter le parti en janvier 2015. S’il évoque cette période sans acrimonie, ses conclusions sur la gestion du parti par Marine Le Pen sont implacables : « Ma situation personnelle mise à part, je tiens la présidente pour une mauvaise DRH. Elle n’aime pas fondamentalement la politique, manque de confiance en elle et s’entoure mal ».

Trouver son chemin de Damas

À cette époque, Julien Rochedy entame une longue traversée du désert. Un retour douloureux dans ses pénates ardéchoises où, revenu de ses illusions sur la politique partisane, il cherche à se réinventer. Influencé par ses amis, il tente une aventure dans l’entrepreneuriat qui vire rapidement à l’aigre. « Un échec financier et humain » sur lequel il ne souhaite pas s’épancher plus avant. Mais notre homme a des ressources et un entregent savamment entretenu. Aussi, se lance-t-il dans les relations publiques internationales ; un bon compromis à la jonction de la vie politique et du monde des idées. Un certain goût de la provocation dont il ne s’est jamais départi depuis l’enfance, l’amène à prendre la pose aux côtés de Bachar Al Assad lors d’un voyage en Syrie en 2016. « À la réflexion, je n’aurais pas dû m’afficher ainsi. Mais mon esprit provocateur a pris le dessus », reconnaît-il. Non qu’il regrette cette rencontre et ses prises de positions en faveur du maître de Damas, mais il caresse in petto l’ambition de plus nobles reconnaissances. Et toujours cette question lancinante : « Quel est le sens de ma vie ? » C’est en revenant à ses premières amours, les livres et les idées, qu’il va le trouver. Car depuis cet été de la 4ème, où il découvre Généalogie de la morale de Nietzsche au hasard des étals d’une librairie de Charente-Maritime, il n’a cessé d’explorer le continent de la pensée. Une promenade solitaire et autodidactique dont il tire une philosophie de vie conservatrice.

Un repli monacal

Parmi ses réflexions, la question de la dignitas de l’homme occupe une place importante. Chemin faisant, il en vient à s’intéresser à la masculinité et aux rapports hommes-femmes à l’ère postmoderne. Avec son ami historien Christopher Lannes, ils fondent en 2018 l’École Major, une formation intellectuelle en ligne émaillée de références culturelles de l’Antiquité jusqu’au XIXe siècle. Au même moment, la question du féminisme bat son plein dans les médias. « L’on commence à s’intéresser à nous, en mal naturellement. Mais les médias voient en nous le “sparring-partner” idéal aux néo-féministes en même temps qu’un épouvantail de choix. Force m’est d’admettre que je suis tombé dans leur piège. Je suis devenu l’ombre de ma caricature », explique-t-il sans complaisance. Qu’à cela ne tienne, le site fonctionne et une communauté s’agrège autour de sa personne.

Fort de cette audience, il entreprend des travaux plus ambitieux. À commencer par des conférences filmées sur ses sujets de prédilection : Nietzsche, le masculinisme et le féminisme ou encore le nihilisme. À Amsterdam, où il vit sur une péniche avec sa compagne hollandaise, Julien Rochedy s’aménage une thébaïde livresque où il mène une existence d’ascète. Levé chaque matin aux aurores, il se plonge dans l’étude de nombreux ouvrages, noircit son Moleskine de notes et travaille sur différents projets. Le prochain, Nietzsche l’actuel, un essai didactique sur la pensée du philosophe et philologue allemand, à paraître bientôt. Autre entreprise d’envergure, une somme consacrée à la philosophie de la droite à travers les siècles, qu’il souhaite publier à l’orée de 2021. Au reste, il continue d’exploiter le format vidéo pour relayer ses pensées et travaux.

Dans l’ombre des penseurs de droite “tolérés”, pour lesquels il ne déborde pas de sympathie – « Pour être considéré comme un intellectuel de droite, il faut avoir raison, mais en retard. Réciproquement, pour être qualifié d’extrémiste de droite, comme c’est souvent mon cas, il faut avoir raison, mais trop en avance » – Julien Rochedy creuse son sillon en dehors du circuit officiel : « En proposant – je l’essaye – des contenus exigeants sur internet, j’ai considérablement développé mon audience. Aussi, ai-je acquis la conviction que l’on peut vivre en dehors du système. »

Un combat pour les valeurs

Plus qu’une simple quête de développement personnel, c’est un combat pour les valeurs que mène l’enfant de Tournon-sur-Rhône. Blasé du conservatisme chic, des postures réactionnaires convenues et des querelles d’appareil, il s’attèle désormais à un véritable travail de propagande — sans connotation péjorative. Julien Rochedy veut rendre ses lettres de noblesse à une droite vidée de sa substance. « L’honneur, le sens du devoir, la continuité historique et civilisationnelle, tous ces fondamentaux inhérents à la philosophie de la droite se réduisent comme peau de chagrin. Résultat, nos sociétés occidentales courent derrière les valeurs progressistes et nous pérorons devant cet effondrement. C’est le syndrome Chateaubriand : on défend la monarchie en sachant qu’elle est déjà morte… » Mais là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve, écrivait le poète Friedrich Hölderlin. Malgré une certaine inclination au pessimisme, Rochedy ne veut pas abdiquer. Tel un chevalier progressant dans la nuit noire du déclin, il tente de remobiliser les troupes et d’insuffler le feu ardent. Il a déjà l’oreille d’une partie de la jeunesse. Peut-être soufflera-t-il un jour à celle des puissants.

Victor-Isaac Anne

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