L’impuissance de l’homme blanc (Sérotonine de Houellebecq)

Le dernier roman de Michel Houellebecq est houellebecquien. Là dessus, pas de doute. D’un point de vue de l’écriture, peut-être est-il encore plus fade que d’ordinaire, flirtant même parfois avec le « mal écrit » dans certains paragraphes à la ponctuation fuyante. Mais d’autres passages le relèvent et l’illuminent de cette lucidité froide et terne propre à Houellebecq, telle une lumière pâle qui révèle tout mais n’embellit rien, sinon le chagrin. On retrouve dans Sérotonine le fond principal de l’œuvre de Houellebecq, à savoir l’impossibilité du monde actuel. Tout Houellebecq se résume dans une description froide et fataliste de l’impasse du postmodernisme, de notre société, de ses idées, de son fonctionnement, des rapports entre les hommes, entre les sexes, à la technologie, au travail, à tout ce qui constitue nos vies, à nous occidentaux. Nous sommes dans une impasse et vivre, simplement vivre, semble désormais impossible. Ou plutôt, vivre heureux, vivre sain, vivre avec l’appétence de la vie, ces vies là semblent impossibles, car vivre, à proprement parler, est encore envisageable, mais seulement dans une irrémissible dépression et sous médications. « Plus personne ne sera heureux en Occident » dit un personnage féminin du roman. Celui-ci porte d’ailleurs le nom d’une hormone de bonheur que simule l’antidépresseur pris quotidiennement par le héros. Ce substitut permet de vivre, mais dans l’impuissance absolue, ce qui constitue en quelque sorte une métaphore de la vie promise aux hommes occidentaux.

Résumé du roman

Florent-Claude Labrousse, le héros de Sérotonine, est un homme qui approche la cinquantaine, qui a réussi sa vie, au sens matériel du terme, ayant reçu, en plus de son salaire, un bon héritage de ses parents. Il est beau, car il a un visage plutôt viril, mais cette virilité apparente n’est qu’un leurre précise-t-il, une arnaque, car, étant incapable de reprendre sa vie en main, il n’est pas vraiment viril. Puisque sa vie sentimentale est une catastrophe (sa présente campagne étant une égoïste japonaise partouzeuse[1]), et puisqu’il perd tout goût à la vie, n’ayant ni enfant ni quoique ce soit qui puisse le retenir, il décide de tout quitter pour essayer, sans conviction, de reprendre le fil de son existence en se reconnectant à son passé, le tout sous Captorix, un antidépresseur puissant dont l’effet secondaire principal est l’impuissance sexuelle.

Sur le chemin incrédule de son passé, Florent se rappellera ses amours passés, ses échecs amoureux causés par sa lâcheté et son apathie. Il reverra une ancienne copine à Paris, ravagée par sa carrière d’actrice avortée et sa vie de femme moderne. Il ira vivre quelques temps chez un ancien ami du temps de ses études en agronomie, un aristocrate qui a décidé de ne plus vivre de ses rentes mais de cultiver ses terres de lui-même. Un homme qui vient juste d’être quitté par sa femme à cause de la vie infernale d’agriculteur ruiné qu’il mène. Ce noble ami finira par se suicider au cours d’une manifestation de producteurs de lait contre un système qui les détruit au nom du sacro-saint libéralisme mondialisé. Enfin, Florent tentera de retrouver l’amour de sa vie, mais abandonnera son projet au dernier moment, se réfugiant ainsi dans une tristesse infinie pour le reste de sa vie. Le médecin qui le suit et lui prescrit ses antidépresseurs finira par diagnostiquer : « vous mourrez de chagrin et vous ne cesserez de grossir », ce qui est sans doute à la fois le plus lucide constat et la plus cruelle prédiction que l’on puisse faire sur l’Occident. La métaphore est impossible à manquer, et elle est implacable.

L’impuissance du corps

Ce roman de Houellebecq tourne tout entier autour de l’idée d’impuissance. Dans tous ses romans, Houellebecq fatalise l’existence et fatalise tout particulièrement la mort de l’Occident et les conditions d’Être qu’il nous offre. Souvent, en toute fin de ses histoires, Houellebecq laisse une possibilité, sinon d’espoir, en tous cas de vie. Dans les particules élémentaires, la vie humaine se transforme grâce au Transhumanisme, mettant fin aux impossibles contradictions de la postmodernité. Dans Soumission, c’est l’Islam qui vient donner aux Européens ce qu’il ne sont plus capables de produire, c’est à dire un sens. Dans Sérotonine, la possibilité d’un retour à Dieu est envisagée à la toute fin, mais cette possibilité est juste frôlée. Le roman, celui-ci, n’a pas d’échappatoire.

Tout d’abord, Florent est, bien sûr, sexuellement impuissant. Conséquence de son traitement médical, certainement, mais pas seulement. Il a perdu le goût de femmes et surtout la force d’aimer. Il est blasé et trop faible pour se remotiver. Même l’idée de partir baiser des putes en Thaïlande avec ces anglais issus des couches populaires, « détruits par les femmes occidentales », comme lui préconise son médecin, ne l’enchante guère. La baise, qui est tout à la fois une métaphore, une symbolique et une condition de la vie, ne peut plus l’exciter, car il n’a plus de vie en lui. Impossible de ne pas songer à tous ces gens solitaires, à tous ces hommes qui d’Amérique au Japon, dans tout l’hémisphère nord civilisé et postmoderne, finissent par s’enfermer dans une solitude totale, fuyant le sexe opposé pour des raisons diverses et variées. « (…) j’envisageais avec une froide répugnance la perspective de prendre une douche ou bain, j’aurais aimé ne plus avoir de corps » dit Florent, comme tous ces hommes connectés fuyant la réalité et leur corps pour s’enfermer dans des paradis artificiels et mentaux, qu’ils soient médicamenteux, faits de drogues, de séries netflix ou de jeux vidéos.

L’impuissance à l’amour

Sérotonine est, en quelque sorte, un roman d’amour. L’évocation de la perte de Kate, cette danoise superbement intelligente, belle et aimante, est d’une cruelle tristesse. Elle finit par partir faire de l’humanitaire en Afrique, car « les occidentaux l’avaient trop déçu ». Elle représente, comme d’autres femmes du roman, cet idéal amoureux à l’ancienne, le couple, l’amour intransigeant, éternel, celui des parents du héros. Un amour traditionnel et archaïque mais qui, grâce aux femmes, reste toujours à disposition. Seulement, Florent passe toujours à côté. Il gâche. Par faiblesse et par lâcheté. Par modernisme aussi, comme lorsqu’il rappelle qu’il aurait pu demander au grand amour de sa vie, Camille, de devenir sa femme, d’arrêter ses études, de porter ses enfants et de vivre à la campagne. Elle aurait sans doute dit oui. Mais le héros, dit-il lui même, n’était pas « formaté » pour lui faire pareille proposition. Ce n’était pas dans son logiciel de moderne. Résultat, ils finiront seuls tous les deux.

Camille incarne l’idéal féminin par excellence. Elle est tendre, fragile, femme. Elle aime non seulement l’amour mais aussi Florent. Mais ce dernier la trompe avec une noire jamaïquaine parce qu’elle a un beau cul, et est incapable de retenir Camille lorsque, pétrie de tristesse, elle décide de s’en aller. En vérité, il ne tente même pas de la retenir. Il est apathique et impuissant. Plus tard, à la fin du roman, alors qu’il décide de la retrouver, il est encore incapable d’aller à sa rencontre. S’apercevant qu’elle a un fils, tout en étant célibataire, il caresse l’idée de tuer l’enfant avant de tenter de la reconquérir. Florent pointe son fusil sur le fils de Camille mais échoue à presser la détente. Peu de gens ont compris l’idée du héros à ce moment là de l’histoire. Pourtant, la métaphore est très claire : dans le monde animal, les mâles les plus symboliquement mâles, comme le Lion ou l’Ours, commencent par tuer la progéniture antérieure d’une femelle avant de la prendre. C’est une fois la progéniture assassinée que la femelle ovule subitement et entre dans de nouvelles chaleurs. Que Florent veuille tuer le fils de Camille, son grand amour, le fils d’un autre homme, mais qu’il finisse par échouer, est un signe symbolique de l’homme ne pouvant plus redevenir un grand mâle. S’il n’est plus capable de tuer, comme ses ancêtres ou comme un animal, alors il ne peut plus vivre. Le héros, apprenant à chasser dans la demeure de son ami aristocrate, n’est même plus capable de tuer un oiseau. Il se répète alors « qui n’a pas le courage de tuer n’a pas le courage de vivre. ».

L’impuissance face au monde moderne

L’un des passages le plus marquant du roman est la mort de son ami Aymeric D’Harcourt, l’ami du héros. Florent décide d’aller passer un temps indéterminé dans sa ferme en Normandie. Aymeric est au bout du rouleau. Il boit beaucoup. Sa femme l’a quitté pour un pianiste mondain et a amené ses filles avec elle. Quant à son exploitation, elle bat de l’aile. Les quotas laitiers imposés par l’Union Européenne tuent à petits feux tous les éleveurs vachers. Aymeric est le fils d’une grande famille de France et représente par sa déchéance la déchéance de la France elle-même, ou en tous cas d’une certaine France, l’ancienne, la vraie, celle qui vivait. Lorsque Florent pense aux ancêtres de son ami et de leurs hauts faits, il se dit, nostalgique « (…) que c’est bien, quand même, d’avoir des racines ». En attendant, Aymeric s’enfonce dans l’alcool et se tue au travail, sans espoir de pouvoir réellement changer le système qui détruit, avec son exploitation, une certaine manière de vivre avec la nature, à l’image de celle nos ancêtres pendant des millénaires avant que l’industrie et les logiques productivistes ne viennent polluer le monde agricole. Florent essaie d’aider son ami, lui prodiguant des conseils, mais abandonne vite, songeant : « (…) un doute plus général, plus biologique, me vint. A quoi bon essayer de sauver un vieux mâle vaincu ? ».

Aymeric retrouve un semblant de vie dans la lutte qu’il va alors engager contre le système et l’Etat avec quelques coreligionnaires exploitants et agriculteurs. Ces hommes sont rudes, forts, et la civilisation leur doit beaucoup, eux qui ont nourri et défendu les hommes pendant des siècles. Mais, dans ce monde moderne, les voilà hagards et inutiles. Bruxelles veut se débarrasser d’eux, et l’Etat Français à sa suite. Ils se révoltent donc, bloquant une route, échangeant quelques coups avec les CRS. Les médias font quelques sujets. Mais tout est vain. Ils sont programmés pour disparaître, quels que soient leurs réclamations et leur regimbement. Aymeric prend alors une de ses armes qu’il aime tant, sourie et se tire une balle dans la tête sur une barricade. Il est mort comme ses ancêtres, se dit Florent, c’est à dire en protégeant la paysannerie française. Mais il est mort parce qu’il était impuissant. Florent conclue : « qui étais-je pour avoir cru que je pouvais changer quelque chose au mouvement du monde ? ».

La possibilité d’une vie

 

« et voilà comment meurt une civilisation, sans tracas, sans dangers ni sans drames et avec très peu de carnage, une civilisation meurt par lassitude, par dégout d’elle même ». Dégouté d’elle même, voilà la civilisation de l’Ouest aujourd’hui. Elle est comme un personnage houellebecquien : elle recherche activement le bonheur mais le ne trouve pas. Frustrée, elle finit par se haïr et à vouloir disparaître. Car voilà le drame de Houellebecq, de ses personnages et de son Occident : ils recherchent tous le bonheur. Ils veulent être heureux. Un eudémonisme appauvri régente leur vie. Et c’est en quoi ils se trompent totalement et sont absolument pathétiques. Les générations précédentes que les héros de Houellebecq envient ne recherchaient pas le bonheur, ou moins, ou en tous cas différemment. On ne vivait pas jadis pour être heureux mais pour accomplir, et par ce moyen, peut-être, approchait-on la plénitude. Que reste-t-il à l’homme abandonné dans la solitude d’une quête d’un bonheur personnel ? Sans sens et sans devoir, l’homme finit naturellement par se dégouter de tout, y compris de ses droits. C’est ce que les postmodernes ne comprendront jamais : libre de rechercher le bonheur mais presque sûrs de ne jamais le trouver, c’est la vie elle-même qui finit par en pâtir sérieusement, jusqu’à vouloir se rendre impuissante et a s’éteindre petit à petit. L’antidépresseur est la seule conclusion possible à la quête postmoderne du bonheur.

L’homme blanc de Michel Houellebecq n’est pas mort mais se laisse mourir car il se trompe. Voilà la seule leçon à tirer de son dernier roman. Il n’est pas impuissant mais se rend impuissant car il ne sait plus quoi faire de sa puissance, celle-ci étant à contre-emploi dans une unique et médiocre recherche du « bonheur ».

La gauche et la classe médiatique appréciaient l’auteur dépressif car, même s’il peignait une civilisation mourante à l’instar d’un fanatique d’extrême-droite, les deux différaient en nature dans la mesure où Michel Houellebecq rendait cette mort inéluctable, et soutenait toujours que rien ne pouvait, de toute façon, changer. Le système n’a pas de problème avec les fatalistes et les suicidaires, quoiqu’ils puissent dire du système.

Il faudrait à l’homme houellebecquien davantage de caractère, davantage de force, davantage de virilité et moins de niaiseries. Il faudrait qu’il se fasse Romain, stoïcien, à défaut de pouvoir être de feu comme un Grec.

Qu’il cesse de rechercher le bonheur, déjà. Ce qu’il économisera en larme, il le gagnera en vie.

[1] Ce qui pourrait sembler paradoxal, mais ne l’est pas du tout. Truisme, mais vrai : en donnant à tous, on ne donne à personne. En donnant trop facilement, on ne donne pas vraiment.

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